New economic indicators debate (French)

“As for the indicators, they are tools of knowledge and management (gestion) of the realities that they indicate. But the tools of knowledge and management of wealth that was « managed in common » must themselves be… common. For if the management is indeed common, then its tools must not be imposed from the outside that is exterior to the managing collective. Clearly, this implies that there must be new indicators of wealth which should be elaborated under the responsability and with the co-acitivity of its «stakeholders» (that of experts, but not only them). (transl. A. M.)

(“Quant aux indicateurs, ce sont des outils de connaissance et de gestion des réalités qu’ils indiquent. Mais des outils de connaissance et de gestion de richesses « gérées en commun » ne peuvent être que… communs. Si la gestion est commune, ses outils ne peuvent pas être imposés de l’extérieur du collectif de gestion. En clair, cela implique que les nouveaux indicateurs de richesse doivent être élaborés et utilisés sous la coresponsabilité et avec la co-activité des « parties prenantes » (dont des experts, mais pas seulement eux).”)

(This text is from Jean Gadrey, but this one could also provide some background on the topic http://www.alternatives-economiques.fr/les-nouveaux-indicateurs-de-richesses-par-jean-gadrey-et-florence-jany-catrice_fr_art_186_21018.html)

JEAN GADREY:  Nouveaux indicateurs de richesse et biens communs

L’idée de « nouveaux indicateurs de richesse » comme repères alternatifs de « progrès » a marqué des points depuis plus de dix ans, suscitant intérêt mais aussi résistances et controverses. Ceux des avocats de ces indicateurs alternatifs qui appartiennent à des organisations de la société civile portent une exigence de démocratie dans leur définition et leur usage, ce qui n’est pas le cas de certaines institutions nationales et internationales. Je pense par exemple à l’OCDE (voir ce billet), à la Banque mondiale avec son « épargne nette ajustée », ou encore au PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) et à son indicateur IWI (autre billet).

Je propose dans ce texte d’établir un lien plus étroit entre indicateurs alternatifs et démocratie en m’appuyant sur la notion de « communs » ou de « biens communs ».

Avertissement : billet un peu hard et très long, pour personnes déjà au parfum. Pour les autres, je commence par un court résumé sans difficulté. Vous pouvez aussi laissez tomber, en sachant toutefois que si vous ne vous intéressez pas aux indicateurs, eux s’intéressent à vous, trop parfois, et pas forcément pour « indiquer » les bons caps. C’est bien là qu’est le problème de la démocratie des indicateurs.

RÉSUMÉ

Le principal argument en faveur de la mise au point démocratique d’autres indicateurs de « progrès » est celui de la légitimité, l’intervention des citoyens étant cruciale pour ne pas laisser les experts ou les dominants décider des critères de progrès et des façons de le mesurer.

Cet argument est excellent, avec une limite : il s’agit au fond d’injecter de la démocratie « de l’extérieur » dans la redéfinition de la richesse et de ses indicateurs. Or on peut raisonner dans le même esprit, mais « de l’intérieur », si l’on considère que les richesses fondamentales d’une société (ce qui compte le plus pour vivre bien dans une bonne société s’inscrivant dans la durée) sont des biens communs. Cela ne va pas de soi, c’est un enjeu de combats d’idées, mais cette conception progresse rapidement dans le monde.

Par définition (voir l’annexe), les biens communs sont des enjeux collectifs (d’intérêt commun) GÉRÉS EN COMMUN, sur un mode coopératif (et non pas par l’État ou par le marché, ou par des experts). Quant aux indicateurs, ce sont des outils de connaissance et de gestion des réalités qu’ils indiquent. Mais des outils de connaissance et de gestion de richesses « gérées en commun » ne peuvent être que… communs. Si la gestion est commune, ses outils ne peuvent pas être imposés de l’extérieur du collectif de gestion. En clair, cela implique que les nouveaux indicateurs de richesse doivent être élaborés et utilisés sous la coresponsabilité et avec la co-activité des « parties prenantes » (dont des experts, mais pas seulement eux).

Ce n’est donc pas seulement une question de légitimité, c’est une question de responsabilités et d’activités conjointes, d’appropriation active et partagée des biens reconnus comme communs. Voir les choses sous cet angle ne règle pas tout, mais peut contribuer à mieux relier la question de la richesse et de ses indicateurs, et celle de l’exigence démocratique. Et bien entendu, la légitimité ne peut que sortir renforcée de processus où il ne s’agit pas seulement de choisir ensemble les bons critères et les bons indicateurs, mais de gérer ensemble les richesses correspondantes.

VERSION PLUS LONGUE

Personne ne pense que ce sont les indicateurs qui font l’histoire. Mais ceux qui la font peuvent, en tant que collectifs, se saisir de ces outils, parmi d’autres savoirs, à l’appui de leur argumentation en faveur, par exemple, d’une authentique transition écologique et sociale. Des indicateurs d’inégalité et de pauvreté, d’empreinte écologique, de « santé sociale », et bien d’autres. Des indicateurs très synthétiques parfois, voire un indicateur unique, ce qu’évoque Dominique Méda dans son livre récent « La mystique de la croissance, dont je reparlerai dans mon prochain billet. Mais aussi des indicateurs plus ciblés, attachés à un grand enjeu, une grande richesse, par exemple un climat vivable, une alimentation saine, une biodiversité préservée, un travail de qualité, l’égalité des femmes et des hommes, etc.

Le principal argument en faveur de la mise au point démocratique (participative, délibérative, collaborative, etc.) d’autres indicateurs est celui de la légitimité. Pour surmonter les controverses d’experts et déterminer de « bons » indicateurs, l’intervention des citoyens, des associations, ONG, syndicats, comme « parties prenantes » non moins importantes que les indispensables experts (statisticiens, économistes, sociologues, écologistes…) est un opérateur de légitimité, laquelle est jugée indispensable s’agissant au fond de choix de société et de visions d’un avenir désirable. S’agissant de « ce qui compte le plus ».

Je trouve cet argument excellent, avec une limite toutefois : il s’agit au fond d’injecter de la démocratie dans les indicateurs de richesse, afin d’asseoir les conventions qui les fondent sur une base sociale plus large que celle des experts. On a d’un côté les richesses et ses indicateurs, et de l’autre l’exigence démocratique fondant la légitimité. Or on peut raisonner dans le même esprit, mais de façon plus intégrée.

Reprenons la distinction entre les biens publics et les biens communs. En dépit des bons arguments de Pierre Dardot, je m’en tiendrai au terme de « biens communs », plus répandu que celui de « communs » dans les réseaux militants francophones. Je parlerai aussi d’enjeux communs, car il est vrai que le terme de « biens » est un peu ambigu. Par exemple, une bonne qualité de l’air en ville est un enjeu commun, une qualité collective appréciable, mais certains auront du mal à la définir comme un « bien ». Il en va de même de l’égalité des femmes et des hommes, de la diversité culturelle, et d’autres choses qui sont « très bien » sans être des « biens » au sens usuel.

Les principaux indicateurs existants, les plus cités, PIB en tête, sont des biens publics (de type informationnel), en ce sens qu’ils sont définis et produits par des institutions statistiques publiques et par leurs experts, dans le cadre d’une demande étatique énoncée au nom de l’intérêt général. Cette demande se fonde sur l’idée que ces connaissances sont des outils de décision publique, mais aussi de débat public, et qu’elles doivent être accessibles à tous. Un bon exemple de bien public est un phare côtier. Or le PIB, ou le taux de chômage, se donnent à voir comme des sortes de phares informationnels éclairant la navigation de l’Etat et d’autres acteurs, voire de tous les citoyens. Il existe aussi des indicateurs produits comme bien privés (mis au point par des organismes privés à but lucratif ou financés par des entreprises privées), réservés à ceux qui payent pour les obtenir. Et des cas mixtes.

Ceux des indicateurs qui sont des biens publics ont eu et ont encore leur grandeur, mais aussi des limites devenues plus visibles, avec des dérives technocratiques ou « expertocratiques » les plaçant parfois hors de portée des citoyens. Certains d’entre eux font même l’objet de vives contestations. Des réseaux citoyens estiment qu’ils éclairent mal, et dans une mauvaise direction. Le recours à des dispositifs démocratiques pour choisir ou faire évoluer les indicateurs reste limité. Même s’il faut saluer en France le rôle du CNIS (Conseil national de l’information statistique), il n’en va pas de même d’Eurostat en Europe, une institution désormais très influente pour orienter les politiques statistiques de chaque pays. Et encore moins de l’OCDE ou de la Banque mondiale.

Les biens communs peuvent être définis quant à eux de la façon suivante (voir l’annexe) : ils désignent d’une part des enjeux qualitatifs reconnus collectivement comme étant d’intérêt commun. La délibération collective intervient donc pour les instituer comme communs : c’est la construction sociale d’une convention. Mais, et c’est peut-être le plus décisif pour les distinguer des biens publics classiques, qui sont le plus souvent étatiques, ils doivent être gérés en commun, par un éventail de « parties prenantes » qui coopèrent pour leur obtention, qui déploient des activités et mobilisent des ressources diverses pour en « prendre soin ». Voir par exemple mon billet du 24 avril 2012 où je prenais l’exemple de la bonne qualité de l’air en ville.

LES RICHESSES FONDAMENTALES SONT DES BIENS COMMUNS, OU DEVRAIENT L’ÊTRE

Retour à la catégorie de « richesses » concernées par les « nouveaux indicateurs ». Presque toutes ces richesses (« ce qui compte le plus pour vivre bien dans une bonne société et inscrire cette dernière dans la durée ») sont des biens communs (écologiques, sociaux, monétaires, culturels… incluant des droits universels autant que des communs locaux). Ou, si elles ne le sont pas encore, les acteurs qui s’y intéressent portent l’exigence de les instituer comme affaires communes et non comme biens publics étatiques ou livrés au marché, ou aux experts. Même les infrastructures matérielles collectives, biens publics classiques, sont aujourd’hui soumises à des demandes d’évaluation citoyenne et de gestion collective, sans parler de la contestation par la société civile des « grands projets inutiles imposés ».

Or que sont, ou que devraient être, des indicateurs alternatifs associés à toutes ces richesses vues comme des biens communs ? Les indicateurs sont des connaissances et des « outils de gestion » (parmi d’autres) aidant à faire des états des lieux, à fixer des objectifs, à suivre les progrès et les reculs de la qualité des biens communs en question, mais aussi à sensibiliser les citoyens, à mobiliser, à susciter de l’indignation parfois, etc.

Mais dès lors que les biens communs (les richesses essentielles) doivent, par définition, être « gérés en commun », sur un mode coopératif, entre des « parties prenantes » qui coproduisent activement la qualité en jeu, alors ces connaissances et « outils de gestion » que sont les nouveaux indicateurs, ceux par exemple pouvant accompagner la transition écologique et sociale, ne peuvent être eux-mêmes que… des biens communs. Si la gestion et la responsabilité sont communes, leurs outils ne peuvent pas être imposés de l’extérieur du collectif de gestion. En clair, cela implique que les nouveaux indicateurs de richesse doivent être élaborés et utilisés sous la coresponsabilité et avec la co-activité des « parties prenantes ».

Ce n’est donc pas seulement une question de légitimité, c’est une question de responsabilités et d’activités conjointes, d’appropriation active et partagée des biens reconnus comme communs. Voir les choses sous cet angle ne règle pas tout, mais peut contribuer à mieux relier la question de la richesse et de ses indicateurs, et celle de l’exigence démocratique. Car le terme de « richesses » n’implique pas spontanément coopération et démocratie. C’est bien pourquoi les avocats des « nouveaux indicateurs de richesse » ont eu jusqu’ici besoin d’injecter de l’extérieur l’exigence démocratique dans leurs propositions de construction d’indicateurs. Mais si l’on adopte l’entrée par les biens communs, c’est de l’intérieur que cette exigence s’exprime. Les indicateurs alternatifs deviennent des biens communs de la connaissance portant sur des biens communs ou des patrimoines de société et permettant de les gérer en commun.

OBJECTION LOGIQUE

On pourra m’objecter que je ne fais que déplacer le problème. Ajouter le besoin de démocratie à la mise au point des indicateurs de richesse n’est-il équivalent au combat pour que des richesses fondamentales soient considérées comme des biens communs gérés en commun DONC avec des indicateurs construits en commun ?

Pas vraiment. L’argumentation en faveur de la définition d’un climat vivable, du travail décent ou de l’égalité des femmes et des hommes comme des biens communs « affaires de tous », impliquant l’intervention active de multiples parties prenantes et leur coresponsabilité, a pour elle bien plus d’atouts que les (très bons) arguments visant, au nom de la légitimité, à retirer aux seuls experts institués le « monopole de la violence légitime » qui consiste à déterminer les « bons » indicateurs de richesse d’une société. En mettant les biens communs au centre, le combat pour la démocratie des indicateurs devient une composante des combats pour la réappropriation des communs, dont les biens communs de la connaissance et de l’information, dont les « outils de gestion ».

Entrer dans ces questions par les biens communs revient à porter l’exigence de démocratie en amont de celle des indicateurs, dès l’étape de la définition des richesses essentielles d’une société et de leur gestion coopérative. La démocratie des indicateurs n’est alors qu’une composante presque évidente de la démocratie de gestion des communs.

ANNEXE SUR LES BIENS COMMUNS

Revue VRS (Vie de la recherche scientifique), mai-juillet 2013, extraits d’une contribution de ma part.

Les biens communs désignent des qualités de ressources ou patrimoines collectifs pour la vie et les activités humaines aujourd’hui et dans le futur (biens communs naturels, cultures populaires, connaissances…) et, par extension, des qualités sociétales et des droits universels car ce sont également des ressources collectives à gérer en commun (l’égalité des femmes et des hommes dans de nombreux domaines, la sécurité professionnelle des travailleurs, la santé publique…). Mais ces caractéristiques n’ont rien de naturel : elles résultent de décisions collectives. Les communs sont des construits sociaux, des qualités reconnues et valorisées par un collectif se dotant de règles. Ils doivent être institués. Et c’est un combat, qui met en cause des régimes de propriété, d’appropriation et de responsabilité.

Bien entendu, certains biens ou services publics classiques peuvent voir leur statut « revalorisé » par une décision collective les instituant comme biens communs gérés sur un mode coopératif.

À LA FOIS INTÉRÊT COMMUN ET GESTION COMMUNE

Pourquoi cette appellation de biens communs ou de communs (la langue anglaise utilise « commons ») a-t-elle un fort pouvoir d’attraction ? Parce qu’elle contient à la fois l’exigence d’intérêt commun et l’idée que la gestion (au sens large de l’activité conjointe et de la coresponsabilité) des communs passe par la coopération d’acteurs multiples. L’adjectif « public » tend à renvoyer à « pouvoirs publics ». L’adjectif « commun » renvoie à un pouvoir mis en commun à l’issue d’un choix collectif. C’est l’une des explications des difficultés des économistes, dont les outils actuels, contrairement à ceux d’autres sciences sociales, ne sont guère adaptés à penser la coopération. L’autre raison est que les économistes sont peu formés à ce qui est au cœur des biens communs : une socio-économie de l’obtention de certaines normes de qualité de vie individuelle et collective, y compris la qualité des écosystèmes. Lorsqu’il s’agit de « prendre soin ensemble » de ressources collectives, les catégories usuelles d’offre et de demande, par exemple, doivent être reconsidérées.

FROM: http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2013/09/24/nouveaux-indicateurs-de-richesse-et-biens-communs/ 

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